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Le document du mois de juin

le 01/06/2015

Les deux Jeanne...

Le 12 juin 1765, le présidial de Poitiers condamne une jeune couturière de 26 ans, Jeanne Courillaud, « à estre pendeüe et étranglée jusqu'à ce que mort s'en suive à une potence qui sera à cet effet dressée en la place de Saint Nicollas de cette ville [actuel square Magenta] par l'exécutteur de la haute justice ». Cette condamnation à mort intervient au terme d'une longue procédure, ainsi qu'en atteste l'inhabituelle épaisseur du dossier qui la concerne au sein des archives du greffe criminel du présidial.

Elle était accusée d'avoir, le samedi 13 août 1763, tenté d'empoisonner son père, sa mère et sa sœur à leur domicile d'Airvault, en versant de l'arsenic dans leur soupe. Les trois victimes avaient cependant survécu à la tentative d'empoisonnement. Tout accusait la jeune femme : elle n'avait comme par hasard pas déjeuné avec eux ce jour-là, elle pouvait se procurer facilement de l'arsenic dans une boutique voisine où elle avait ses habitudes et on avait retrouvé des traces du poison près de la maison. Elle-même, en revanche, s'est toujours défendue d'un tel crime : elle reconnait certes avoir préparé la soupe en ce samedi fatidique, « mais qu'elle n'y mit ny n'y vit de l'arsenicq ».

Ayant bien sûr fait appel de cette sentence devant le Parlement de Paris, elle est transférée à Paris et y est emprisonnée à la conciergerie du Palais dans l'attente qu'une décision soit prise. Le 27 février 1767, le Parlement la condamne « à être battuë et fustigée nuë de verges de par l'exécuteur de la haute justice et flétrie d'un fer chaud en forme de la lettre V sur l'épaule droite, et fait menée et conduite en la maison de force de l'hôpital général de cette ville de Paris [actuel hôpital de La Salpêtrière] pour y être détenuë et renfermée à perpétuité ».

Le 21 juin 1786, près de vingt ans après son incarcération, on installe dans la cellule voisine de la sienne une dénommée Jeanne de Valois-Saint-Rémy : cette autre Jeanne est beaucoup plus connue sous le nom de comtesse de La Motte. Principale instigatrice de « l'affaire du collier de la Reine », dont Alexandre Dumas a tiré plus tard un fameux roman, elle vient d'être condamnée exactement à la même peine que sa voisine de cellule pour avoir escroqué plusieurs figures de la Cour et porté atteinte à l'image de Marie-Antoinette. Ayant trouvé moyen de s'évader, elle obtient de Jeanne Courillaud qu'elle fasse en sorte de distraire les gardiennes pour que la découverte de son évasion soit retardée et sa fuite facilitée. Elle promet en échange d'envoyer ultérieurement de l'argent à la couturière d'Airvault pour acheter sa libération.

L'évasion réussit : toutes les gazettes d'Europe s'en font l'écho. Jeanne Courillaud, interrogée, y reconnaît sans ambages son rôle mais ne fait curieusement l'objet d'aucune nouvelle poursuite. Elle n'a jamais reçu l'argent promis par la comtesse de La Motte, qui meurt à demi folle à Londres en 1791. Elle est en revanche graciée par Louis XVI le 30 janvier 1792, le jour de ses 53 ans. On perd ensuite sa trace : il est notamment impossible de savoir si elle est revenue vivre à Airvault ; on ne trouve en tout cas pas trace de son décès dans les registres d'état civil de cette commune.

Le dossier de la procédure intentée par le présidial de Poitiers contre Jeanne Courillaud est conservé aux Archives départementales de la Vienne sous la cote 1 B 2 / 100. Les documents postérieurs relatifs à son incarcération à Paris et à l'évasion de la comtesse de La Motte sont en revanche conservés aux Archives nationales.


Pour aller plus loin :

Fabrice Vigier, maître de conférences en histoire moderne à l'université de Poitiers, a consacré deux articles récents à Jeanne Courillaud :

-          « Une Poitevine impliquée dans l'affaire du collier de la reine : Jeanne Courillaud, originaire d'Airvault, à la fin de l'Ancien Régime », Revue historique du Centre-Ouest, t. XII, 1er sem. 2013, p. 91-109.

-          « L'incroyable destinée de Jeanne Courillaud », L'Actualité Poitou-Charentes, n°105, juillet-septembre 2014, p. 70-71.

Et un troisième devrait être prochainement publié :

-          « Une histoire d'empoisonneuse au pays des aïeux de Voltaire ? L'affaire Jeanne Courillaud à Airvault-en-Poitou (1763-1767) », Les vénéneuses. Figures d'empoisonneuses de l'Antiquité à nos jours de l'Antiquité à nos jours (dir. Lydie Bodiou, Frédéric Chauvaud, Myriam Soria), Presses universitaires de Rennes.

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