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Le doc de l'été

le 01/07/2016

Le doc de l'été

Il faut sauver le zouave Deschamps !

 

Le 1er août 1916, un public nombreux se masse dans la salle des assises du palais de justice de Tours. La plupart des grands journaux parisiens ont dépêché sur place des envoyés spéciaux pour couvrir le procès qui s'ouvre ce jour-là devant le conseil de guerre de la 9e région militaire. Le tribunal s'apprête à examiner les charges retenues à l'encontre d'un certain Baptiste Deschamps (1), simple soldat au 1er régiment de zouaves. Que reproche-t-on donc à ce modeste Poilu pour susciter un tel intérêt de la part des journaux ?

Il est en fait accusé de « voies de fait envers un supérieur », autrement dit d'avoir physiquement agressé un autre militaire d'un grade supérieur au sien. Un tel motif, au sein de l'armée et, à plus forte raison, en période de guerre, est passible de la peine de mort. Pourtant, ce n'est pas la gravité potentielle de la sentence qui suscite un tel engouement.

La personnalité de Baptiste Deschamps n'est pas, elle non plus, de nature à lui valoir de telles marques d'intérêt médiatique. Né en 1881 à Smarves, dans la Vienne, celui-ci exerçait avant la guerre la profession de carrier et résidait sur la commune de Tercé, avec sa femme et leurs trois filles. Comme la plupart des hommes de sa génération, il a été mobilisé dès août 1914 au sein du 1er régiment de zouaves, où il avait effectué son service militaire de 1902 à 1905. Son expérience des combats a été de courte durée. Le 30 octobre 1914 en effet, il saute d'une hauteur de 3 mètres au fond d'une tranchée pour se mettre à l'abri des obus allemands. Il se reçoit mal et ressent immédiatement une forte douleur dans le dos. Sans blessure apparente, il reste avec son unité mais la douleur persiste : elle est telle qu'il est contraint de rester plié en deux. Le 13 novembre, on se résout à l'évacuer vers un hôpital militaire.

Il est ensuite ballotté d'hôpital en hôpital pendant plus d'un an et demi mais aucun médecin ne parvient à établir un diagnostic : plusieurs traitements sont tentés successivement mais Baptiste Deschamps reste plié en deux. En désespoir de cause, le 1er mai 1916, on l'envoie à Tours dans le service de neurologie du Dr Clovis Vincent. Adepte de l'électrothérapie, celui-ci a mis au point une méthode de son cru pour soigner de manière radicale les soldats qui, à l'instar de Baptiste Deschamps, présentent des symptômes aigus mais sans aucune lésion physique apparente. Le patient est ni plus ni moins soumis à un courant électrique intense : l'idée est que la violence est le seul moyen d'éradiquer le trouble neurologique dont fait état le patient. Accessoirement, la violence du traitement vise à décourager les soldats qui seraient tentés de prétexter ce type de syndrome pour échapper aux combats. Le 27 mai 1916, Baptiste Deschamps est présenté à Clovis Vincent pour subir une première séance de « torpillage », pour reprendre le terme que d'anciens patients ont utilisé pour désigner le traitement du Dr Vincent.

Le destin de Baptiste Deschamps bascule au moment où il refuse de se laisser torpiller. Clovis Vincent, fort de son autorité de médecin militaire, ne tient aucun compte du refus de ce simple soldat, l'ayant évidemment interprété comme la posture d'un probable simulateur. Voyant le médecin s'approcher de lui, bien décidé à lui appliquer ses tampons électriques, Deschamps riposte en lui décochant une série de coups de poing. Trois jours plus tard, du fond de la cellule où l'a immanquablement conduit son geste, il persiste à refuser d'être « électrisé ».

C'est cette rébellion caractérisée qui a conduit Baptiste Deschamps devant le tribunal mais c'est bien la brutalité des thérapies employées par Clovis Vincent qui est sur la sellette. L'opinion publique se divise en effet. De nombreux journaux prennent fait et cause pour Deschamps : ils estiment que le sacrifice consenti quotidiennement par les soldats depuis le début du conflit devrait conduire les médecins militaires à traiter leurs patients avec la plus grande considération et donc à prendre en compte les souhaits qu'ils expriment, y compris lorsqu'ils refusent le traitement que l'on veut leur imposer. Les autres affirment au contraire que toutes les méthodes sont bonnes, dès lors qu'elles fonctionnent, pour remettre sur pied les soldats afin qu'ils puissent retourner au plus vite sur le front.

Les journaux de la Vienne, dont est originaire l'inculpé, emboîtent évidemment le pas à leurs confrères de la presse nationale et rendent longuement compte dans leurs colonnes des deux journées de cette audience animée. Le 3 août, Baptiste Deschamps se voit condamné à six mois de prison avec sursis, peine tout au plus symbolique comparée à la peine maximale encourue, ce qui est logiquement interprété comme une victoire par ses partisans.

Après la fin de la guerre, Baptiste Deschamps a bénéficié des dispositions de la loi d'amnistie du 30 avril 1921. Son feuillet matricule en garde la trace : la mention de la sentence du 3 août 1916 y est encore lisible, mais soigneusement rayée. C'est donc lavé de toute infamie liée à cette condamnation qu'il a fini ses jours paisiblement à Saint-Martin-la-Rivière, le 13 mai 1953. Il était alors redevenu complètement anonyme depuis longtemps. Pourtant, par la seule vertu d'une volonté opiniâtre et de quelques coups de poing, le petit carrier de Tercé avait, durant l'été 1916, fait faire un pas de géant dans la reconnaissance du droit des malades face au corps médical.

 

 

 

1.Son nom est alors généralement écrit Déchamps : une ordonnance du tribunal civil de Poitiers l’a autorisé, le 29 juillet 1920, à adopter l’orthographe Deschamps.


Sources et bibliographie :
Baptiste Deschamps ayant été jugé par un tribunal militaire, le dossier d'instruction le concernant est conservé par le Service historique de la défense. Son cas occupe une place centrale dans l'ouvrage suivant :
- Jean-Yves Le Naour, Les soldats de la honte, Paris, Perrin, 2011, notamment p. 111-138 (cote aux Arch. dép. Vienne : in-8°2497).

 

Etat civil, Smarves, NMD 1873-1882, images n°50 et 51/153
Etat civil, Smarves, NMD 1873-1882, images n°50 et 51/153Etat civil, Smarves, NMD 1873-1882, images n°50 et 51/153

Recensement, Tercé, 1911, image n°9/17
Recensement, Tercé, 1911, image n°9/17Recensement, Tercé, 1911, image n°9/17

Registres matricules, Poitiers, classe 1901
Registres matricules, Poitiers, classe 1901, n°539-1004, image n°149/742Registres matricules, Poitiers, classe 1901, n°539-1004, image n°149/742

Presse locale, Avenir de la Vienne, août 1916, image n°4/31
Presse locale, Avenir de la Vienne, août 1916, image n°4/31Presse locale, Avenir de la Vienne, août 1916, image n°4/31

 

 

 

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